des traces de pas...sur les nuages

07 septembre 2020

Les gardiens

Longtemps je l'ai nommé le train des songes.

Nous l'empruntions en famille pour rallier le territoire de nos vacances. Les parents occupaient les couchettes du bas et nous les perchoirs. Une fois les valises rangées, nous attendions le départ fronts aux fenêtres, puis les néons de la  ville se clairsemaient et les phares des voitures devenaient des lignes. La matrice plongeait dans la nuit et les quelques lumières au loin se confondaient avec les étoiles: le sol et le ciel ne faisaient qu'un, un tout au sein duquel flottaient nos corps. 

Après avoir arpenté le couloir en chaussettes, nous regagnions le compartiment et enfilions nos pyjamas. Au creux du ventre métallique, rien ne pouvait arriver. Dans des cadres argentés, les photos de montagnes enneigées faisaient echo au froid des fenêtres où nos reflets se dédoublaient. Ces souvenirs se fondaient dans les reflets gris de l'acier, seuls avaient persisté ceux, un peu passés, de la couverture écossaise. Les parents lisaient tels des gisants. Nous luttions pour ne pas dormir. Mais bercées par le battement de la machine, nous cédions doucement à l'abandon. 

Ce soir je renouais avec le train des songes. Le marchepied était moins haut  et le vaisseau plus moderne. La moquette du couloir avait disparu au profit d'un lino bleu étoilé.  J'arrivais la première dans le compartiment. Dans les fenêtres, clignotaient à l'infini les éclats du métal et les petites lumières des gadgets electroniques. 

Nous étions quatre voyageurs solitaires et les conversations d'usages ne se prolongèrent pas plus loin que la gare suivante, comme si chacun était dans l'attente de savourer quelque chose. Je portais mon pyjama sombre sous mes vetements et les ôter depuis la couchette me demanda une petite gymnastique.

Puis, je me glissai dans le drap et m'enroulai dans la couverture. Mes yeux brûlaient de fatigue et les saccades des rails repoussaient le sommeil de toutes leur force. Alors il ne restait plus qu'à attendre, l'apaisement, le soupir de soulagement, qui précède l'abandon. 

Un raie de lumière venu du dehors traversait le compartiment telle une comète puis un autre. Mes compagnons voyageurs, flous et informes dans le gris, semblaient des bêtes molles endormies.

Je somnolais insouciante et béate.

Puis les saccades des roues sur les rails commencèrent à s'étirer  et ralentir comme les battements d'un coeur qui s'apaise. 

Bientôt le train s'arreta complètement; mes comparses de couche dormaient profondément. Je descendis les barreaux de l'échelle, et sortis dans le couloir. Notre train faisait une halte impromptue en pleine nature.

Des champs montaient d'un côté jusqu'à l'horizon,et de l'autre l'orée d'un petit bois faseyait dans la brume. Quelques voyageurs regardaient dehors, depuis le couloir, je remontai jusqu'au premier wagon, la porte était ouverte et certains se dégourdissaient les jambes enroulés dans leurs couvertures, la tête dans les étoiles.

Ensemble nous partagions ce moment hors du temps, même ciel, même bois, même calme. 

La Lune était si pale qu'elle couvrait le sol d'un tapis blanc et redonnait des couleurs aux branches, comme en plein jour. Ou peut être était ce mon regard qui recomposait le tout.

J'avançai pour sentir les crosses de fougères. Levant la tête je les vis, posés sur les branches tels des gardiens au travail,

 

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immobiles comme la pierre mais attentifs et aux aguets.

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C'est alors qu'elle apparu écartant les feuilles sur son passage, une biche dont les yeux luisants absorbaient les moindre reflets, le train, le passé, le cosmos tout entier.

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Je reculai et m'assis sur le marchepied, captive de son regard, comme si le destin nous avait donné rendez vous.

Puis elle machouilla quelques herbes et disparu emportant les couleurs.

 

Je regagnai mon compartiment, montai jusqu'à ma couchette et le train repris son rythme systolique.

Enroulée dans la couverture écossaise, bercée et tranquille,  je regardai le filament de ciel derrière le store, puis vint le soupir... et l'abandon.

Au petit matin, le sommeil s'ajustant à la distance défit son étreinte alors que nous arrivions à destination.

  Nos rêves voyageurs  se chiffonnaient et nous tentions vainement, souriant comme des enfants, d'en retenir des bribes.

 

J'avais un peu de terre sous les pieds, pourtant je me demande encore si tout ceci est vraiment arrivé...

 

 

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11 avril 2020

Le refuge

 

Avant que le sommeil ne nous prenne, exténuée d'avoir du batailler pour nous coucher, elle se postait sur le balcon de sa chambre où je l'imaginais excédée et lasse.

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Puis comme aspirée par le vent elle sortait, se détachait du nous et je la voyais de la fenêtre s'éloigner à pied.

Dans un entre deux je guettais son pas du retour, le bruit de la porte, parfois celui du ciré se dépliant sur la patère de l'entrée et gouttant sur nos chaussures.

Ses cheveux imprégnés de vents caressaient ma joue sur laquelle elle déposait le baiser de la réconciliation qui closait la journée. 

Elle n'était pas tant appréciée, les parents de l'école se tenaient à distance, certains la toisaient de bas en haut, regardant ses chaussures , ses jupons, ses pantalons fleuris aux poches remplies de trésors, ce corps un peu gauche qu'elle trimballait en société.

 

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Aucun ne connaissait le son de sa voix. On ne nous invitait pas, et mes missives se perdaient au fond des cartables. 

 

"Ta mère, il parait que la nuit elle marche".

 

 

Nous veillions parfois, avec elle et mes aînés. Elle venait nous chercher, nous tendait les sacs de couchage et nous nous installions dehors avec nos oreillers, sous des couvertures qu'elle avait préalablement chauffées devant le poêle. Nous regardions la Lune, elle nous montrait la ceinture d'orion et de là nous partions en voyage.

 

Plus tard, alors que mes jambes avaient poussées, qu'enfin la force avait gagné mes biceps -je les scrutais dans la glace le cou bien tendu-, alors que bientôt ma chambre serait inaccessible et qu'elle poserait moins de question, nous partions marcher avec un petit sac pour ramasser les orties et le gant de cuisine pour me protéger. 

Mes mains effleuraient les têtes des herbes hautes. Nous nous penchions tous les deux et le sac se remplissait. Les orties se faisaient rares alors que nous approchions de l'océan.

Les cyclistes nous saluaient, et les marcheurs rares sur ses chemins caillouteux  laissaient leurs chiens courir langue au vent.

Elle me parlait du moment où un jour moi aussi je quitterais la maison, de mes retours occasionnels, ces choses inconcevables quand le temps parait si long. Je chérissais pourtant ces moments où la nature s'ouvrait tout entière comme le chat grisée par sa première bouffée d'air du jardin.

L' adolescence a teinté de gris le regard que je portais sur le monde et les adultes. Frère et soeur étaient souvent absents et je devenais cynique. Un soir, probablement excédée par ma mauvaise humeur, elle a soufflé sur la flamme affaiblie de ma curiosité.

"J'ai quelque chose pour toi, prépare toi, et tu te couvres pour ne pas avoir froid.

Nous avons marché jusqu'à cet à pic où les orties poussaient telle une petite forêt maudite. Et je l'ai vu géante avancer au milieu des feuilles, ses bottes luisant comme des solerets.

"Suis moi." Elle a commencé à descendre.

Puis, elle a disparu, est réapparue, courbée se tenant aux longues graminées alors que la pente abrupte ne permettait aucun faux pas.

"Tiens toi à celles ci, leurs racines sont profondes".

J'ai vu d'un coup ses jambes se faire avaler par la roche.

"Tu m'entends? Approche encore!" Sa main sortant d'un trou me faisait signe, tout en poussant le rideau de lierre. Je sentis le vide sous mon pied alors que sa voix enveloppait ma peur du néant. "Tout va bien, tu y es presque". Je touchais de nouveau le sol.

La caverne était plus large que haute comme une immense bouche ou un coquillage qui aurait poussé dans ce bout de colline inaccessible.

"Je parie que c'est là que tu allais le soir quand nous étions insupportables. 

- Les soirs de grand vent je pouvais même hurler, personne ne pouvait m'entendre".

Elle riait la main sur sa bouche, retenant certains souvenirs.

Cette caverne avait une accoustique incroyable. Elle tapait sur les parois et je pouvais sentir le sol vibrer. On a commencé à chanter.

Les tourbillons du vent se sont atténués. 

"Tiens mets ton oreille ici me dit elle alors qu'elle s'installait contre la paroi opposée où elle accolait sa bouche.

"Tu m'entends? 

Je ne sais par quel miracle le son parcourait la roche pour parvenir jusqu'à mon oreille. Elle parlait de plus en plus bas, et je reconnus cette berceuse remontée des oubliettes de l' enfance. La nuit n'était plus tout à fait noire, les nuages avaient quitté la scène afin qu'y brillent les étoiles.

 

 

 

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"Cet endroit  sera je l'espère toujours un refuge où tu pourras te reposer quand tu en auras besoin". Elle posait ses mains l'une sous l'autre prêtes à accueillir mes peines.

 

 

Je suis souvent retrouné à la caverne, y chanter, y pleurer, puis bien des années plus tard, la nature à force de la polir l'a effacée pour toujours.
mais je conserve le souvenir de deux mains l'une sous l'autre. Apparait alors un refuge, minuscule coquille, qui absorbe en entier les colères et les peines.

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Il les  transforme en un ciel étoilé, doux comme du velours où le froid n'existe plus, et dans lequel je m'enveloppe et me berce  doucement.

 

 

 

 

 

 

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27 août 2019

Dans tous les sens

Prisma a décollé à 14h44 comme prévu. 

La veille, les tulipes avaient fleuri, bien que leurs pieds fussent piégés par la neige.

Jamais de ma vie je n'avais vu cela. "Un jardin reserve toujours des surprises".

 J'ai de nouveau rangé la maison, nettoyé les vitres, arrosé les plantes et posé mes directives anticipées dans le secrétaire que j'ai fermé la clef.

J'ai rejoint la base à pied, emportant les odeurs de poussière et de pins, la douce caresse du vent dans mes manches retroussées. 

A 14h50 j'étais toujours vivant, mon coeur bondissant dans le scaphandre. Dehors le vacarme des premières secondes faisait trembler la terre sur des kilomètres. J'ai vu les ingénieur(e)s, les technicien(ne), l'homme de ménage tomber dans les bras les uns des autres et se congratuler via écran interposé.

Je souris, mission accomplie.

Dans le ventre de la navette les bruits sont sourds, la température neutre et la pression vous emmaillote. La main de dieu décide ou pas de vous porter vers l'espace.

 

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La navette s'est arrimée. J'ai rejoint le cocon blanc, oté le scaphandre, accédé aux caissons qui transportent vivres et missions, exploré les pièces de vie, découvert la première attention dans une chaussette rayée: la petite voiture verte et brillante avec laquelle je parcourais les collines de mes couvertures.

L'habitacle est un tube dans lequel je m'étire et parcours plusieurs centaines de mètres par jour. Dans le blanc et le métal aseptisés, comme un chien je me surprends à flairer les coins, les courbes des objets et les sachets lyophilisés.

Les satellites ombellifères passent et je repère les estropiés. 

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En contrebas, la brume recouvre les guerres. Les ras de marrés sont des gouttes d'eau, les levers de soleil gorgés de promesses se succèdent, effaçant les jours passés.

Le scaphandre  de mes sorties extravehiculaires est doux comme le fond d'un oreiller de plumes.

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Relié je peux me concentrer sur la tache brilante, la saisis grace au bas telescopique numero 14, adapté à la cible. Les serres métalliques attrapent  le projectile et le replient comme un parapluie. Puis je le glisse dans la broyeuse qui le transformera en petits cubes rangés en fonction de leur densité. 

En bas les côtes du Pacifique s'enroulent dans le bleu nuit.

Le corps s'est adapté, les journées durent désormais 48heures, c'est là, à la minute près, que le flottement cesse et que je tombe dans le sommeil comme une chiffe molle . S'invitent alors les rêves remplis de senteurs, de saveurs, de contacts, de courses et de prairies.

Au matin, debout dans la couchette je lance des bulles d'eau dans ma bouche puis ouvre le hublot.

192ème heure.

La serre embarquée produit de petits bruits qui dénotent parmi les sons et ronronnements réguliers.

Je n'en trouve pas de suite l'origine, il faut chercher, explorer les tiges soulever doucement les brins d'herbe. Puis, après un temps indéfini,  les oreilles s'affutant à mesure, je le découvre en ouvrant doucement tels les rideaux d'un berceau, deux pétales de rose. Il est là dans le calice doux et nacré: un colèoptère couvert de pollen qui se frotte la carapace. Une cetoine, une merveille scintillante, parée de vert.

Le pollen colle à ses pattes lui faisant des bottes de fermier, il reprend sa marche vers un autre calice.  La tête de la fleur ploie, il est attendu comme un roi avec son trésor infinitésimal dans  les pattes. 

Il s'attèle à la tâche. Bientôt d'autres pousses émergeront, multiples, s'étalant et gagnant en hauteur.

En pensée je peux voir le jardin croître  et envahir la capsule, les murs se couvrir de feuilles, les fleurs exhaler leur parfum d'aise, et la prairie immense et colorée se dérouler sous mes pas 

 

 

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15 avril 2019

L'heure des lueurs

Une page s'ouvre chaque soir. La Lune tape alors avec son ongle ou montre sa face à la lucarne.

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Il y a là un son une lumière irrestistible, un appel. L' univers me happe, et je me laisse avaler.

Ce soir la température s'accorde à la langueur d'un temps distendu.

Sur le dossier de la chaise mon nécessaire est prêt, de quoi m'emmitoufler.

J'enfourche Cyclope, ajuste la dynamo. Les néons du dernier bus emportent des visages lourds de sable et de fatigue.

Sur la route, nous fendons les avancées de brume.

Les sinuosités annoncent que la nature est proche. Devant, la gaze s'ouvre, les branches la détissent, les filaments s'évaporent, alors que derrière le paysage se referme en un fondu au noir.

Mes yeux se sont habitués. Chevaucher entre les herbes baignées de Lune devient un jeu d'enfant. Algues fluorecentes elles se penchent et me guident.

 

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Je pourrais lacher le guidon mais de joie m'y cramponne.

Bientôt je ralentis car le bois s'épaissit. Contre une grosse souche au coeur en spirale je pose le guidon, la roue arrière ébouriffe les herbes, puis tout s'immobilise.

Les étoiles forment des motifs brillants dans ce tissage de branches. Partout mon regard rencontre la beauté. 

L'air a la senteur aquatique des magasins de fleurs. j'inspire et prends racine.

Le temps est aboli.

Devant, les herbes ondulent les unes après les autres comme si une onde les frôlait en soufflant doucement. Les fleurs assoupies se balancent à peine. 

Il est là, je le sens. En petit éclat de lumière il s'approche dans les feuilles en prenant garde de ne point rompre les divers équilibres.

Je m'assois au bord de la souche, m'enveloppe jusqu'aux chevilles et me penche pour mieux le voir. 

 

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Sa voix chuchote alors: "je ne sais rien que tu ne sais déjà".

Puis il s'en retourne, une legère vibration des feuilles dans son sillage.

Je ferme les yeux, ai retrouvé mon peuple et expire de contentement. Mon coeur galope dans ce dedale où gardiens, guides et voyageurs se reposent et se tiennent prêts et souriants dans leur sommeil animal.

Bientôt, la Lune rejoint la terre, la lumière du jour pigmente le paysage. Et je rentre, ventre à terre et afamée, sur mon destrier humide et brillant de rosée.

 

 

 

 

 

 

 

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16 septembre 2018

Vertige

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     Le vélo pliable entre dans l'ascenseur, c'est la condition première. L'immeuble est monumental, massif, haut, à son pied vous pouvez à peine voir le ciel.

  Il abrite des bureaux, quelques logements, et les différentes plaques plus ou moins lustrées témoignent de l'effervescence qui peut y régner. Certains étages ne portent aucune mention. L'imagination fait son oeuvre fantomatique, changer les espaces, ouvrir des portes factices. Elle aime cela.

 Une passerelle, invisible d 'en bas, le relie à un batiment aux traces architecturales surrannées, empilage d'époques, de deconstructions, de rebellion et de défis. Dans cet édifice aux fenêtres dardées de lumières, les logements sont recroquevillés derrières des balcons envahis de feuillages entrelacés ou simplement offerts au ciel. Si on regarde un peu plus attentivement, des objets témoins identitaires des propriétaires sont bien visibles.

Si le regard  s'y attarde, il est chaque fois attiré de nouveau par le geant voisin aussi rebondi que l'autre est efflanqué, comme aspiré de l'intérieur, ce qui lui permet néanmoins quelque excentricité.

 

  Vêtue de son tailleur à col amidonné, aux manches écloses sur des mains délicates et soignées, elle  arrive le matin, le vélo à son bras, comme un gros chien calme. Chaussures cirées, cheveux assemblés, elle se dirige vers les ascenseurs saluant les gardiens qui répondent d'un mouvement du menton ou des phalanges.

Ensuite, elle les appelle un par un en commençant par le gauche. Six bouton carrés se mettent à pulser.

Quelle porte v donc s'ouvrir cette fois. Ses yeux brillent, ses poumons remontent d'un cran.

Premiere surprise, premier frolement. 

Les portes se referment, elle disparait, s'abstrait, le voyage peut commencer.

D'abord atteindre le dernier étage. Deposer le vélo dans le local aux extincteurs, récupérer la plante du palier.

Dans l'immense quadrilatère, les seize ascenseurs offrent une possibilité de voyages infinie avec une probabilité moindre de cotoyer la même personne deux fois dans la journée Le premier voyage est aussi feutré qu'exaltant, la politesse cotoie le feu, les craintes, la joie, chacun est dans son flot; sa course, vers sa destination. Une rencontre est une bulle de savon dans une perturbation. 

Dans son sac de jute, la plante est entourée d'un papier qui bruisse. Les objets ne sont que des pretextes et forment une entité malléable entre soi les autres.

Dans le petit habitacle elle attend, l'appel vient de l'autre, à quelque étage qu'il soit. L'ascenseur est sa quintessence de l'abandon, pour un temps seulement, car dos au miroir ou contre la barre, c'est un peu sa maison de pérénité.

La rencontre n'est jamais banale, il y a la manière d'entrer dans le lieu qui se clot, de se mouvoir face à une présence, de regarder, saluer l'autre, ou pas, de se racler la gorge ou se lover dans la vibration d'un ânonnement. 

On pourrait presque percevoir où se logent les pensées, certaines flottent, puis disparaissent et, d'un regard, la personne est là. Certains voyageurs  se calfeutrent à l'intérieur d'eux-mêmes, leurs bras sont contractés.

Il y a le parfum du tissu, du corps, du repas, de l'angoisse, ou du répi. Les gouttes qui palpitent derrière l'oreille sont des marqueurs d'identité variables qui virent quand la peau ressent. Ils ne peuvent rien lui cacher.

Le temps n'est pas aux rituels, l'espace est à occuper, on n'y fait pas ce que l'on veut.

Où poser son regard? La plante dans son pot entourée de son papier a fonction de support et permet de détourner la gêne, elle donne du sens à sa présence et offre des alternatives. Répondre au frémissement d'une commissure, à une voix posée dans l'air, éphémère. Le voyage dure rarement plus d'une minute. Parfois il y a juste à être là et sentir l'autre. Accompagner, suivre quelque instants le même courant.

Les ascenseurs voyagent, quel plaisir d'imaginer les autres capsules en mouvement dans tous ces tunnels, telles les notes dans un instrument organique et symphonique. Quand les émotions la submergent elle sort, et déambule à la recherche d'un chariot alimentaire dans lequel elle chaparde pour ses repas.

Passées quelques heures, gorgée de parfums, il est temps d'atteindre l'antépénultième pallier, celui qui donne accès à la passerelle. 

Là, entre ciel et terre, elle se débarrasse des senteurs, des bulles de goudrons, des souffles de transpiration. 

Puis elle traverse pour rejoindre le batiment classé qui semble tenir debout grace à cette vis de verre plantée dans son épaule. 

Les ascenseurs y couinent, leur plancher est marqueté en étoiles et les boutons sont cerclés d'or. Le sommet de la plante vibre, danse. Les résidents sont là chez eux, la saluent comme une vague connaissance . Leurs vêtements sont plus mous, leurs gestes doux. Ils sont plus tassés et elle peut à loisir regarder  leurs cheveux et humer leur silhouette. Les fleurs sombres sur les parois respirent dans la lumière changeante. La rampe s'enroule autour de la cabine en un lacet constrictor. Le  bois réchauffe. Les cabines se meuvent lentement faisant clinquer leurs prothèses. C'est le temps des souvenirs.

L'heure avance. 

Elle retourne vers les grands espaces, le quadrilatère aux seize acenseurs. Vu d'en haut la rue  est si petite qu'elle n'a qu'une couleur; tel une immense plaine. Chacun y voit ce qu'il veut.

Il est temps de redescendre. Elle redépose la plante, carresse ses feuilles, l'hydrate et la remercie. Elle s'asseoit à terre et se remémore les instantanés de la journée, dessine les parfums dans l'air en fermant les yeux et atrappe au vol les détails qui ont illuminé ces voyages verticaux.

Elle récupère son velo pliant, puis appuie sur le bouton d'appel. Les hommes planches deviennent chiffons. Le temps du soir s'étire.  Le dernier voyage peut être très long.

Un signe au gardien, déplier le velo, tenir le guidon pour passer la porte battante et rentrer à la maison.

 

 

 

 

 

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13 mai 2018

Ecoute la pluie

 

P1140901L'orage approche, les couleurs s'estompent.

A l'intérieur, la chaleur est un confort, le corps ralentit, les murs sont un rempart et cela pourrait suffire.  

Mais le léger martèlement invite au voyage.

Il est comme une multitude de tambours qui à l'unisson changent de rythme, déploient leur vibration unique comme une nappe liquide qui s'étend de plus en plus large. De la fenêtre je regarde l'arbre au pied duquel est posée la porte. 

Je traverse car c'est irresistible.

 

 

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Les bottes oubliées se tordent de rire. Les chausettes s'évaporent.

Derrière moi, les murs du logis disparaissent et je suis fleur, herbe, écorce, pierre, ou cette goutte qui s'accroche un instant sur le dos de l'insecte. Chaque goutte.

Les corolles écoutent, la terre aspire. 

Les tambours passent comme une tribu dansante et j'appartiens à ce lieu et à cette lumière. Entre les herbes des vasques se remplissent et de fines rivières courent et se faufilent. Je peux voir, sentir et être. 

Sur la route un jour j'ai gagné le ciel et la cîme des arbres, tel un oiseau je pouvais circuler entre les branches en glissant sur le vent.

Le temps n'existe pas ces moments là. Il n'y a rien à saisir, juste être la goutte qui tombe et se répand, le léger tapotement  comme un battement de cil, de coeur, qui insuffle la vie entre vos doigts dans la terre et vos paupières lourdes, telles des feuilles tournées vers la lumière.

Ecoute la pluie, elle traverse.

 

 

 

 

 

 

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21 février 2018

Causerie et plus

Causerie et plus...

La fête se poursuit maintenant à l'extérieur. Tout en descendant les marches qui mènent au jardin, se forment de petits groupes de conversation de stade 1, celui des banalités, usages et politesses.

Je peux voir  les robes et costumes se rapprocher, les voix cesser de se chevaucher et entamer des conversations de stade 2. Voilà: chacun tate un peu les contours de l'espace culturel et social de l'autre avant de s'y inviter.

Il y a ce type qui garde ses distances. Bien malin il a son appareil photo entre lui et les autres. Il les atteint grâce à ce jeu de miroir et de vitres.

Certains changent l'inclinaison de leur tête, leur regard frôle l'objectif, et cette attention à leur égard est comme une caresse  à leur image.  

Cette fille là-bas entre dans ses rêves et c'est comme ci elle voyait ce petit monde de l'extérieur.

J'ai ralenti le pas quand ils sont tous sortis, leur peau attirée par la brise de chaleur. Le dos collé au mur j'inspire, ils s'éloignent, puis je gagne le petit salon vieillot et douillet, afin de m'abandonner à la mollesse.

Derrière les oreilles du fauteuil profond, je peux entendre sans être vue le brouhaha de leurs éclats de vie. C'est confortable, je suis la paix.

Je remonte mes pieds, et disparais.

Une ombre coule sur le mur puis le rideau.

Qui va là? 

Voilà qu'il s'asseoit dans l'autre fauteuil à écoutilles, l'indiscret.

Je sens que je deviens rouge de subterfuge, ou serait ce cette lampe qui m'écarlate? 

 

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Le plafond s'est ouvert, un boulevard de sentiments tombe du ciel et me bouscule.

Quelque chose advient. Pas un bruit, pas de causerie. 

Confiture.

 

 

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02 novembre 2017

Chut, silence,...

.Chut, silence

La mer se jette comme un drap sur le sable défait et demande le silence avant de se retirer,

sur la pointe des pieds. 

Il est l'heure d'enfiler son costume de nuit, de s'asseoir sur le plongeoir et se laisser basculer.

Dans le noir, fabriquons les couleurs, un chemin pour nous rencontrer.

Sur un lit de feuilles, les bras monteront aux branches jusqu'au ciel  renversé.

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La nuit les corps volent, pilotés par les âmes des vivants.

 

 

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15 septembre 2017

Entre deux eaux

Entre deux eaux

 

Au numéro 14 est installée, à l'année, une femme rabougrie par l'âge, qui porte jour et nuit une tresse enroulée comme un coussin pour reposer sa tête.

Son mobilhomme est un petit modèle, trois places si elle tire à elle la banquette rouge du salon, et glisse  au dessous la table basse.

Des pots de fleurs forment une petite allée courbe et séparent en deux l'espace, convexe côté cour, concave côté jardin.

Elle a mis toutes ses économies dans ce cube sans recoin et a du abandonner vestiges et trâces afin que tout son être tienne dans 12+4m2.

Rien, aucun objet n'est resté accroché au fil de sa vie, aucune preuve autre que quelques vêtements et pinces pour ses cheveux . 

Une autre temporalité s'est installée, celle des plantes qui croissent et meurent, puis recroissent et remeurent.

Respiration de la terre.

Sa fille vient de temps en temps. Elles vont au restaurant.

Elles n'invoquent pas le passé. Il est là au dessus d'elles dans la fumée du thé.

Elle la serre contre elle et inspire fort. Elles le font toutes les deux.

Elles se ressemblent un peu mais il y a le contrepied aussi.

La lumière s'alume dès l'aube dans le mobilhome de la vieille femme.

ça bouge elle s'affaire, se prépare.

Puis, elle sort.La petite chaise est toujours à la même place.

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Elle s'asseoit un instant pour inspirer, jusqu'aux profondeurs de son intimité.

La courbe de l'allée indique la  direction de la mer.

Sa fille lui a acheté une combinaison qu'elle revêt en sa présence dans le salon.

Mais les 300 autres jours, seule, elle enfile juste son maillot de bain, s'habille, et pieds nus se rend sur la plage.

Là, elle ôte ses vêtements, ajuste son maillot et entre dans l'eau.

Les vagues clapotent sur ses mollets, montent à l'assaut de ses jambes. Elle s'élance.

Il est là, et l'attend, l'eau c'est lui.

Il était grand, nageait des heures, plus vite qu'elle, alors il revenait.

Tous deux n'en avaient jamais assez.

Il est possible qu'ils aient nagé ensembles quelque part enfants.

Ils se sont (re) trouvés bien plus tard, quand elle a laissé sa vie derrière pour s'installer au numéro14. 

Lui avait son histoire, douleurs, pertes.

Puis, l 'indicible de la rencontre, et le tissage de deux êtres dans l'immense drap aquatique.

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Mais, un jour, il est entré dans l'eau pour la rejoindre, a ouvert ses bras imenses et a disparu.

Elle l'a cherché des heures, mais son corps s'était dilué.

La mer s'est alanguie pour accueillir sa peine.

 

Chaque matin, la joie la saisit. Elle enfile son maillot de bain, s'habille, respire profondément et rejoint l'océan portée poussée par le vent.

Elle s'agenouille sur le sable quelques instant  et, la tête  sur les genoux, sent ses bras de cormoran se déployer sur ses épaules.

Son coeur se réchauffe et elle marche vers l'océan pour le rejoindre.

L'océan, c'est lui.

 

 

 

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14 mai 2017

Ciel de robes

Ciel de robes

 

Le matin, le camping se défaisait de ses habitants et elle pouvait ne croiser personne sur les quelques centaines de mètres d'alignement de caravanes, mobilhomes et tentes, à peine entendre queques bruits réguliers, d'un ou deux invisibles affairés.

Elle s'astreignit les premiers jours à parcourir les diverses allées, et faire quelques courses, défis pour ne pas céder au confort d'inertie que lui offrait son abri et structurer le temps. Se forcer à un rythme motionnel, ne pas inverser son rythme nyctéméral.

La veille, le gardien avait glissé sous sa porte un avis de tempête, fermer les volets, ranger les chaises et pots de fleurs.

Ce matin, après une courte nuit elle avait avancé d'une heure sa déambulation, croisé ce couple de retraités étrangers et quelques hommes qui allaient et venaient la saluant discrètement d'un geste , d'une tentative de mots s'avérant inaudibles tant la nature ici primait sensoriellement.

Le vent s'etait préparé toute la nuit, berçant les dormeurs, générant des bruits inhabituels, irréguliers, vous maintenant aux aguets.

Il gagnait peu à peu en puissance.

Elle descendit sur la plage;

Il était au bout de cette immensité plane, assis dos au vent, tête baissée, les mains occupées face à un fatras inommable tant le vent mélangeait les formes et couleurs.

Elle connaissait son mobil home car il était le théâtre d'un étrange manège: les résidents déposaient sous son escalier métallique des morceaux de bois, longs, fins, qu'il récupérait le soir. Une lampe filtrée par une haie imposante restait alumée probablement toute la nuit, elle l'avait aperçue lors de ses multiples réveils.

Elle longea les pins qui se balançaient déjà bien fort, mêlant et démêlant leurs branches. Le souffle courait sur la mer et vous lançait des poignées de sable.

D'autres résidents avaient été convoqués par le vent et avançaient frondeurs, chemises et pantalons collés au corps. Elle pouvait entendre des cris de joie et des rires.

Elle avançait vers lui et son affairement.

Puis elle eut conscience d'une pause: il avait terminé.

Il s'est alors levé, a reculé et  le vent a pénétré le fatras qui s'est déployé en un polyèdre tendu de branches et de tissus de densités diverses, colorés, rayés, à motifs et fleuris. L'assemblage s'est élevé rapidement alors que l'homme tenait à bout de bras un fil censé dompter l'ensemble.

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Un voix posée sur le vent porta un message: "ce sont les robes de Martha".

 

Lui le corps ouvert dans l'effort dansait au bras du vent qui soulevait volants et fanfreluches

Les robes de Martha couraient et tournaient plus haut que les pins, s'ébattant dans le ciel, et l'homme accroché à son fil bien plus qu'au sol qui le retenait à peine, ne faisait qu' un avec les voiles de ce vaisseau dont ils étaient, par delà le temps, tous les deux passagers.

 

 

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