Entre deux eaux

 

Au numéro 14 est installée, à l'année, une femme rabougrie par l'âge, qui porte jour et nuit une tresse enroulée comme un coussin pour reposer sa tête.

Son mobilhomme est un petit modèle, trois places si elle tire à elle la banquette rouge du salon, et glisse  au dessous la table basse.

Des pots de fleurs forment une petite allée courbe et séparent en deux l'espace, convexe côté cour, concave côté jardin.

Elle a mis toutes ses économies dans ce cube sans recoin et a du abandonner vestiges et trâces afin que tout son être tienne dans 12+4m2.

Rien, aucun objet n'est resté accroché au fil de sa vie, aucune preuve autre que quelques vêtements et pinces pour ses cheveux . 

Une autre temporalité s'est installée, celle des plantes qui croissent et meurent, puis recroissent et remeurent.

Respiration de la terre.

Sa fille vient de temps en temps. Elles vont au restaurant.

Elles n'invoquent pas le passé. Il est là au dessus d'elles dans la fumée du thé.

Elle la serre contre elle et inspire fort. Elles le font toutes les deux.

Elles se ressemblent un peu mais il y a le contrepied aussi.

La lumière s'alume dès l'aube dans le mobilhome de la vieille femme.

ça bouge elle s'affaire, se prépare.

Puis, elle sort.La petite chaise est toujours à la même place.

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Elle s'asseoit un instant pour inspirer, jusqu'aux profondeurs de son intimité.

La courbe de l'allée indique la  direction de la mer.

Sa fille lui a acheté une combinaison qu'elle revêt en sa présence dans le salon.

Mais les 300 autres jours, seule, elle enfile juste son maillot de bain, s'habille, et pieds nus se rend sur la plage.

Là, elle ôte ses vêtements, ajuste son maillot et entre dans l'eau.

Les vagues clapotent sur ses mollets, montent à l'assaut de ses jambes. Elle s'élance.

Il est là, et l'attend, l'eau c'est lui.

Il était grand, nageait des heures, plus vite qu'elle, alors il revenait.

Tous deux n'en avaient jamais assez.

Il est possible qu'ils aient nagé ensembles quelque part enfants.

Ils se sont (re) trouvés bien plus tard, quand elle a laissé sa vie derrière pour s'installer au numéro14. 

Lui avait son histoire, douleurs, pertes.

Puis, l 'indicible de la rencontre, et le tissage de deux êtres dans l'immense drap aquatique.

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Mais, un jour, il est entré dans l'eau pour la rejoindre, a ouvert ses bras imenses et a disparu.

Elle l'a cherché des heures, mais son corps s'était dilué.

La mer s'est alanguie pour accueillir sa peine.

 

Chaque matin, la joie la saisit. Elle enfile son maillot de bain, s'habille, respire profondément et rejoint l'océan portée poussée par le vent.

Elle s'agenouille sur le sable quelques instant  et, la tête  sur les genoux, sent ses bras de cormoran se déployer sur ses épaules.

Son coeur se réchauffe et elle marche vers l'océan pour le rejoindre.

L'océan, c'est lui.