Ciel de robes

 

Le matin, le camping se défaisait de ses habitants et elle pouvait ne croiser personne sur les quelques centaines de mètres d'alignement de caravanes, mobilhomes et tentes, à peine entendre queques bruits réguliers, d'un ou deux invisibles affairés.

Elle s'astreignit les premiers jours à parcourir les diverses allées, et faire quelques courses, défis pour ne pas céder au confort d'inertie que lui offrait son abri et structurer le temps. Se forcer à un rythme motionnel, ne pas inverser son rythme nyctéméral.

La veille, le gardien avait glissé sous sa porte un avis de tempête, fermer les volets, ranger les chaises et pots de fleurs.

Ce matin, après une courte nuit elle avait avancé d'une heure sa déambulation, croisé ce couple de retraités étrangers et quelques hommes qui allaient et venaient la saluant discrètement d'un geste , d'une tentative de mots s'avérant inaudibles tant la nature ici primait sensoriellement.

Le vent s'etait préparé toute la nuit, berçant les dormeurs, générant des bruits inhabituels, irréguliers, vous maintenant aux aguets.

Il gagnait peu à peu en puissance.

Elle descendit sur la plage;

Il était au bout de cette immensité plane, assis dos au vent, tête baissée, les mains occupées face à un fatras inommable tant le vent mélangeait les formes et couleurs.

Elle connaissait son mobil home car il était le théâtre d'un étrange manège: les résidents déposaient sous son escalier métallique des morceaux de bois, longs, fins, qu'il récupérait le soir. Une lampe filtrée par une haie imposante restait alumée probablement toute la nuit, elle l'avait aperçue lors de ses multiples réveils.

Elle longea les pins qui se balançaient déjà bien fort, mêlant et démêlant leurs branches. Le souffle courait sur la mer et vous lançait des poignées de sable.

D'autres résidents avaient été convoqués par le vent et avançaient frondeurs, chemises et pantalons collés au corps. Elle pouvait entendre des cris de joie et des rires.

Elle avançait vers lui et son affairement.

Puis elle eut conscience d'une pause: il avait terminé.

Il s'est alors levé, a reculé et  le vent a pénétré le fatras qui s'est déployé en un polyèdre tendu de branches et de tissus de densités diverses, colorés, rayés, à motifs et fleuris. L'assemblage s'est élevé rapidement alors que l'homme tenait à bout de bras un fil censé dompter l'ensemble.

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Un voix posée sur le vent porta un message: "ce sont les robes de Martha".

 

Lui le corps ouvert dans l'effort dansait au bras du vent qui soulevait volants et fanfreluches

Les robes de Martha couraient et tournaient plus haut que les pins, s'ébattant dans le ciel, et l'homme accroché à son fil bien plus qu'au sol qui le retenait à peine, ne faisait qu' un avec les voiles de ce vaisseau dont ils étaient, par delà le temps, tous les deux passagers.