Passage

Elle recevait dans une pièce inachevée attenante à la maison.

Les ouvertures brutes témoignaient d'un besoin de s'échapper.

Un côté de la pièce était meublé sommairement mais avec suffisamment de confort pour que le visiteur se déleste de ses douleurs.

D'abord, il fallait s'allonger, se mettre en état de vulnérabilité.

Certains demandaient une couverture et s'enroulaient dedans, d'autres couvraient simplement leur regard, leur visage ou leur crâne avec un des carrés de tissus mis à disposition.

Ensuite, elle demandait à ce qu'on lui raconte la rencontre, le moment où l'émotion avait émergé. 

Au fil du récit, elle posait quelques questions sur la silhouette, l'allure et demandait au visiteur de s'approcher en pensée de l'image alors formée de l'être aimé. Puis, observer en silence, faire surgir la voix.

Pendant ce temps, assise par terre elle griffonnait ou dessinait des formes dans l'air.

La personne revenait quelques jours plus tard avec de nouveaux souvenirs, apparus dans ses rêveries ou coincidences. Et , les yeux fermés, racontait encore.

Les larmes descendaient le long de leurs tempes.

Puis, le moment venait.

Elle tirait la psyché, invisible jusque là, adossée à la bibliothèque.

Telle une immense oreille, le grand miroir avait tout entendu, depuis le début.

Ensemble, ils la soulevaient par un côté, la plaçaient  et l'orientaient à l' endroit le plus juste. Devant la fenêtre, dans le jardin, sous un arbre ou face au ciel.

"Allez y maintenant, allez vous retrouver, prêtez lui vos vêtements impregnez vous de son parfum, prenez votre temps, il n'existe pas là bas".

Alors la personne posait le bout des doigts ou la main sur la psychée, une onde se formait qui éclairait le poignet puis le bras.

 Certains prenaient leur élan ou poussaient un cri, d'autres y entraient comme des nageurs ou du bout du pied, et disparaissaient.

 

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Elle restait à côté du miroir, attendant que la surface se trouble, puis accueillait le voyageur de retour.

Elle ne demandait rien, regardait juste son visage radieux et en cueillait le souvenir, comme un cadeau.