Le Chasseur d'Icebergs

 

Le squelette du Tigre émergeait encore à marée basse, peu avant l'anse de P.

Des enfants venaient alors en escalader les côtes immenses et déchirées. C'est tout ce qui restait du navire.

Il se décomposait lentement depuis plusieurs décennies, entouré d'ossements d'autres intrépides.

De cette époque, il n'y avait plus aucun survivant.

Quelqu'un d'autre pouvait il encore en raconter l'histoire?

 

Celle de J., mon grand père, chasseur d'icebergs.

 

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J'allais là bas aux vacances, enfant. Peu après mes sept ans, déjà très âgé, il a regagné l'obscurité, comme on souffle une bougie et la mer l'a englouti.

 

Ses expéditions duraient plusieurs mois, au grand dam de ma grand-mère, qui  seule alors, avec leurs trois enfants, apaisait les nuits, guettait la régularité des souffles et travaillait d'arrache pied à en "faire des gens biens".

Quand il revenait de mission, il voyait comme les soucis avaient sillonné son visage.

Il savait qu'elle l'avait beaucoup pleuré, maudit, quelle avait dormi dans ses vêtements aussi. 

Alors, il réparait, portait les enfants, s'occupait des leçons, du jardin, et lui rendait le temps libre qu'il lui avait volé.

Puis, peu à peu, l'attraction d'abord lointaine, s'approchait, telle une houle bienfaitrice, un influx irrepressible de plus en plus puissant.

Il se proposait alors pour une nouvelle expédition.

 

Je me souviens de lui, à peine assis sur une marche d'escalier :prêt à partir pour suivre un reflet, un nuage et me montrer des détails dans le paysage familier.

 

A la fin de sa vie, il a commencé à perdre la vue.

Mais, il tenait encore à s'occuper de moi durant les grandes vacances.

Il s'asseyait  par terre et me disait:  "je t'écoute".

Et je racontais, la salle à manger, le balais dans l'escalier, les traces de doigt sur la porte. Et il brodait, des donjons, des sorcières et des poussières en forme de pieds.

Un jour, à mon tour je lui ai demandé: "raconte moi, ton bateau, ton métier, quand la glace apparait..."

Il est allé chercher une chaise et m'a installée dans le grand fauteuil en velours bleu nuit, face à lui.

Il a ôté les lunettes fûmées qui cachaient l'absence de son regard.

 "Tout est là", m'a t il dit en montrant avec l'index ses deux yeux.

 

Alors, j'ai regardé ses iris bleus, et j'ai vu

peu à peu se dessiner

 l'ondulation d'un horizon, des paysages silencieux, des mers blanches démontées, de gigantesques blocs de glace navigant dans la nuit,

des montagnes allongées, des temples immergés.

J'ai vu

des bleus inconnus, des colonnes d'eau douces dans des palais opaques,

des milliers de miroirs capturant les étoiles

la couleur du silence, la musique des transparences

mon grand père dialoguant avec l'écho du vent et caressant du bout des doigts les ventres de glace.

 

J'ai tout gardé.

 

Dans les moments difficiles, je tire à moi le grand fauteuil de velours que j' installe face à la chaise.

Puis, je pose ma main dans la région du coeur, doucement en extrait un paysage et le porte à mes yeux pour le faire grandir

 

 

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puis, j'enjambe la fine paroi qui nous sépare et part en expédition.