Il faut environ 5h30 pour se rendre à St H.

J'avais déjà effectué trois fois ce trajet, mais jamais, au moment de l'équinoxe.

Passé la traversée de N. et le pont en ellipse qui la surplombe, la route file droit vers l'horizon et devient monotone, le moindre déplacement dans les paysages alentours devient source de distraction, les arbres agitent leurs couleurs, vos yeux guettent un enchantement, s'échappent de la route et ricochent sur les reliefs et mouvements.

Combien de fois, j'ai donné un coup de volant...

Aussi cette fois avais je décidé de partir à la tombée de la nuit, qui bientôt noire procurait peu de stimulations visuelles.

La profondeur devenait une notion incertaine, un écran sans contour sur lequel les constellations se tenaient immobiles.

A la radio, quelqu'un retraçait la vie d'un poète dont je n'avais pas saisi le nom.

La nuit avalait mon véhicule, j'étais paisible, les phares plongeant nets au fond de l'encrier.

La nuit votre corps disparait, ne restent que vos yeux.

Au bout de quelques heures, je commençai à bailler et pensai à St Ex, dans son ciel étoilé se vaporisant du parfum dans les yeux afin de garder le cap.

Je quittai l'autoroute. La deccéleration et les reverbères me rendirent bientôt mon corps.

Evitant deux halos je coupai le moteur, puis m'étirai en respirant plusieurs fois profondément.

Je sorti, m'adossai à la portière et fis quelques pas.

Une légère brise caressait mes mains, déplaçait et replaçait mes cheveux et les feuillages noirs dans mon dos.

Je déposai mes clefs sous la roue arrière gauche puis entrai dans le sous bois.

Sans intention d'aller bien loin, je n'avais rien décidé non plus, rien exclu, j'avais le temps.

Dans le noir, invisible, j'otai chaussures et vêtements. Mes yeux s'habituaient au manque de lumière, la nuit devenait pénombre, puis bien plus claire avec de pâles couleurs, pourtant elle n'était guère avancée.

Dans le tronc d'un arbre se découpait la forme d'un tiroir dans lequel je glissai mes affaires.

P1120378

Chaque aspérité du sol s'imprimait sous mes pas, mais bientôt je ne sentis plus que la douceur de la mousse.

Les senteurs de fougère et de bois mort s'amplifiaient à mesure que je progressai.

J'entendis alors leur bruit, un martellement de pattes qui faisait vibrer le sol. Ils étaient tout près! 

Mon sang devenait fou à battre dans sa cage: je les ressentai. 

Alors je me mis à courir pour rejoindre les miens, soufflant par les naseaux.

Ils attendaient, se roulant dans les feuilles, les sentinelles postées en avant de la meute.

J'entrai dans le cercle et un cri guttural collectif donna le départ.

Nous nous miment à courir gueule ouverte, à dévaler la pente en un élan commun. Rien ne pouvait nous arrêter, les arbres s'ouvraient à notre passage. Il fallait courir courir comme des enfants, comme si la vie n'était qu'instants.

Nous avons traversé des plaines, et le ruisseau deux fois, puis cette monté fabuleuse avant de tourner sur nous-mêmes de contentement et nous séparer sous les arches des frênes.

Les martellements se sont peu à peu fondus dans les bruits de la nuit.

 

 

J'ai marché vers l'arbre à tiroir, abandonné au sol ma livrée, et me suis rhabillée.

Assise sur le capot de la voiture, j'ai laissé le vent déplacer et replacer mes cheveux.

 

P1120323

 

Puis, je suis repartie.